Sylvain Chauveau : « Comment fait-on de la musique en se passant des machines ? »

Sylvain Chauveau n’est pas un compositeur classique. Mais, même s’il vient du rock, même s’il ne lit pas de partitions, il reste un compositeur à part entière. Ce Bayonnais, désormais installé à Bruxelles, est l’auteur d’une quinzaine d’albums d’une remarquable unité dans leur diversité, puisqu’ils vont du piano solo à des reprises de Depeche Mode sans jamais s’éloigner de la ligne claire qu’il trace entre les notes et le silence. Sylvain Chauveau a été invité à créer une nouvelle œuvre à l’Aéronef de Lille du 12 au 16 décembre. L’occasion de l’interroger sur ce qui est au cœur de ses réflexions en ce moment : l’impact de la musique…

Vous préparez à Lille une nouvelle création, qui s’intitule pour l’instant « Post Everything (musique après les machines) ». Pourquoi ce titre ?

Sylvain Chauveau : « Cela renvoie au titre d’un album que j’ai publié il y a quatre ans : Post Everything. A l’époque, ce titre avait pour moi un sens purement musical. Faire de la musique au début du vingt-et-unième siècle, d’une certaine manière, c’est arriver après toutes les écoles musicales. Mon postulat était qu’à notre époque, il n’y a plus vraiment de scène musicale, puisque tout se diffuse très rapidement, simultanément. On est dans une forme de « post tout ». Aujourd’hui, ces mots prennent un autre sens pour moi. Ils nous parlent de la situation écologique dans laquelle on est, de l’urgence que représente notamment la question climatique. Il me semble (je peux me tromper mais il me semble) que la question des émissions de gaz à effet de serre est une question que l’industrie musicale doit se poser. Il s’agit bien d’une industrie qui, de ce fait, dépend de l’usage de machines, à toutes les étapes. Comment fait-on de la musique en se passant de ces machines ? »

Vous appelez à une musique sans amplification ?

Sylvain Chauveau : « Je n’ai pas la réponse à ma question, en fait… Simplement, si on voulait suivre ce qui a été accepté par les Etats qui ont signé les Accords de Paris de 2015, il faudrait freiner les émissions de CO2 dans les décennies qui viennent. Si on suit les recommandations du GIEC, il faudrait même les diminuer de moitié d’ici 2030. Comment fait-on de la musique dans ce cadre ? Faire de la musique sans machines, cela veut dire passer le moins possible par l’électricité, et donc par l’amplification. »

De la musique, vous allez tout de même en faire à Lille. Dans quelles conditions ?

Sylvain Chauveau : « On a choisi 7 personnes pour participer à ces 4 jours de travail et de création. Hommes et femmes. Je cherchais au minimum une parité et nous parvenons à 5 femmes pour 2 hommes. Plus moi. On a choisi ces personnes en fonction des instruments joués, pour qu’ils ne nécessitent pas d’amplification : piano, contrebasse, violoncelle, percussions, violon, harpe, voix… Que va-t-il se passer avec ces 7 instrumentistes ? Je ne peux pas vous donner la réponse exacte. Il me reste 10 jours pour élaborer cette résidence. Je tiens à ce que l’œuvre soit en partie inventée sur place avec ces personnes, je tiens à organiser ces 4 jours de création en fonction de qui ils sont, de ce que je sens qu’ils ont envie de faire et de ce qu’ils peuvent faire… On va faire de la musique ensemble sans électricité et, à la fin du quatrième jour, on va ouvrir les portes et inviter le public à écouter ce qu’on aura fait… »

Pourrait-on employer le terme de « décroissance » pour décrire votre démarche ?

Sylvain Chauveau : « Oui, bien sûr. Je ne sais pas quels sont les mots les plus appropriés pour décrire ce genre de démarche. « Décroissance » semble en être un. Je sais qu’il est connu mais peu populaire. Il ne fait pas envie, certains préfèrent « post-croissance ». En tout cas, je partage ce constat : qu’on en ait envie ou pas, on va vers une sorte de mise au régime, dans nos dépenses d’énergie, dans notre travail, dans nos actions de tous les jours… »

Puisque vous en parlez, jusqu’où, dans votre vie quotidienne, va la démarche d’allègement qu’on entend dans votre musique ? Style de vie et style musical vont-ils de pair pour vous ?

Sylvain Chauveau : « Ce que je fais dans ma vie quotidienne n’est pas forcément très intéressant, ni très important. De manière assez basique, à titre personnel, j’ai choisi de ne plus manger de viande et de poisson et de cesser de prendre l’avion. Ça fait 2 ans que je ne l’ai pas pris mais, étant musicien de métier, je ne sais pas si je vais pouvoir éviter constamment les déplacements en avion. Je fais les petites choses que font la plupart des gens qui sont soucieux de l’environnement : je bois dans une gourde plutôt que dans une bouteille en plastique, j’essaie de manger des produits locaux plutôt que des bananes qui ont fait 4 000 kilomètres… Mais j’ai aussi le sentiment que l’action individuelle n’est qu’une petite partie du travail qui est à faire. Une action collective doit être menée, à une échelle politique. J’avoue que, pour moi, c’est la grande question : comment va-t-on arriver à une action à l’échelle systémique ? La réponse, je ne l’ai pas… »

Pour revenir à votre travail, quel a été votre cheminement musical jusqu’ici ? D’où partez-vous et vers quoi vous dirigez-vous ?

Sylvain Chauveau : « Je fais de la musique en solo, sous mon seul nom, depuis une grosse vingtaine d’années. Ma démarche est assez simple : c’est la réduction, et donc une sorte de minimalisme. J’aime jouer à bas volume, plutôt lentement. J’évite les aspects rythmiques, tout ce qui est beat, batterie… J’ai eu la sensation, il y a une vingtaine d’années, que le monde de la musique était saturé de rythmes. Je me suis clairement mis en dehors de ça. Je n’ai pas énormément dévié de cette ligne. Ce minimalisme, en vingt ans de pratique, a pris différentes formes, parfois acoustiques, parfois électroniques, souvent instrumentales, parfois avec un peu de chant… »

Vous avez pratiqué un peu les musiques électroniques… Quel regard (ou quelle écoute) portez-vous sur les musiciens qui apprécient tant les sons de la nature qu’ils se consacrent à les enregistrer puis à les réorchestrer avec leurs ordinateurs et leurs synthétiseurs ?

Sylvain Chauveau : « Je trouve fascinante la branche des musiques électroniques dont vous parlez. Je suis passionné par ce genre de travail. Si j’ai pu faire de la musique, c’est justement parce qu’il y avait des machines, des studios d’enregistrement, des ordinateurs… Toutes les musiques que j’aime sont faites comme ça. J’ai une certaine admiration pour les gens qui font des choses aventureuses dans ces domaines-là. Mais je vois bien aujourd’hui qu’eux et moi sommes pris dans une contradiction totale, entre un besoin de création et, en même temps, la certitude d’être dans une impasse. Ce qui leur permet de réaliser ces enregistrements, ce sont, pour parler de manière très crue, les émissions de gaz à effet de serre. L’un ne va pas sans l’autre. Si on veut faire de la musique avec des ordinateurs ou avec des enregistreurs numériques pour capter le son du vent dans les arbres, il faut de l’extraction de métaux, il faut du pétrole, il faut de l’électricité… Si on veut garder ces outils, peut-être faut-il accepter le dérèglement climatique. Le problème est, évidemment, qu’on est nombreux à ne pas l’accepter mais à ne pas savoir comment faire autrement. »

Pour finir, est-ce que vous irez à la conférence que le sociologue François Ribac donnera à Lille le 14 décembre, à l’issue de votre résidence : « La musique face aux défis écologiques » ?

Sylvain Chauveau : « Je ne connaissais pas son travail mais on m’en a parlé. Ça m’intéresse énormément, bien sûr. Je suis clairement dans une recherche d’informations et de réflexions sur ces sujets-là, pour essayer d’entrevoir les pistes qui nous permettront de sortir de cette contradiction et de ces paradoxes qui nous troublent, nous les musiciens, mais qui troublent également la plupart des gens qui s’intéressent aux problèmes écologiques… »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Sylvain Chauveau
L'annonce de la conférence de François Ribac sur le site de l'Aéronef
La page web qui permet de réserver une place pour le concert de sortie de résidence

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