Avec Oiseau Murmure, le jazz pépie

Les oiseaux déchirent à nouveau l’air du temps de leurs ailes. Très présents dans l’imaginaire des années 1970, lorsqu’ils incarnaient une forme de liberté, ils reviennent sous une forme plus discrète, peut-être plus fragile : celle de voisins espiègles qu’on se reproche de ne pas avoir salué avec assez de chaleur. En témoigne le premier album en commun de trois personnalités du jazz à la française, le contrebassiste Théo Girard, le clarinettiste Nicolas Naudet et le percussionniste Benjamin Flament. Sur Oiseau Murmure, le trio évolue entre ciel et terre, jetant d’étourdissants cris depuis le sous-bois ou décrivant de grands mouvements au firmament. Le contrebassiste présente son nouveau projet…

Pourquoi ce titre, Oiseau Murmure ?

Théo Girard : « Comme un peu tous les groupes, on a cogité pour se trouver un nom. Il se trouve que le percussionniste-batteur Benjamin Flament dispose d’un lieu dans lequel on a enregistré l’album. Il s’appelle « la grange de l’oiseau bleu ». Je pense que ça a un peu infusé. Ça ne vient pas directement de là mais tout de même… Moi, après, j’ai donné des noms comme Seuls les oiseaux nous regardent à certain titres. Ce sont des choses qui sont pas forcément réfléchies mais disons qu’il y a eu un faisceau d’indices qui nous ont poussés dans cette direction. Nicolas Naudet a été force de proposition à ce niveau-là. Parmi tous les noms qu’il nous a proposés, il y avait celui-là. »

L’album est ponctué de titres qui commencent par le nom oiseau et ils ont la particularité d’être très courts. Pourquoi ?

Théo Girard : « En fait, on s’est rencontrés dans un contexte un peu particulier. Moi, j’avais proposé à Nicolas – c’était mon idée de départ – de faire une espèce de tournée avec une voiture et ma contrebasse, d’aller voir les amis que je ne voyais pas souvent et d’improviser comme ça sur la route. Une espèce de road trip, quoi. Finalement, ce projet ne s’est pas concrétisé mais Nicolas avait tout de suite trouvé une date et avait proposé à Benjamin de nous rejoindre. Du coup, on a donné un concert qui mêlait musiques improvisées et morceaux qu’on a amenés, mais qui n’étaient pas forcément dédiés à ce groupe-là. On a tout de suite mis le pied à l’étrier, on a misé sur l’improvisation et, ensuite, on a voulu garder ce côté très spontané dans l’album. On voulait qu’il apparaisse ainsi, même si on a composé les morceaux petit à petit. On voulait conserver cette couleur-là. De toute façon, on est assez féru d’impro’ libre, avec des expériences individuelles assez différentes les uns des autres. Ces petites images, ces petites couleurs nous ont fait penser à un album qui nous a touchés tous les trois, un album d’Henri Texier, dont les morceaux étaient entrecoupés par des plages comme ça.

Mais il y a bien un lien entre le chant des oiseaux et les attaques très toniques de certaines de ces improvisations, de ces impromptus ?

Théo Girard : « Oui, c’est possible, mais ce n’est pas forcément voulu. En tout cas, les titres de ces impromptus sont arrivés après. Là, pour le coup, on a voulu un peu tirer le fil de la métaphore. Mais oui, effectivement, il est possible de faire un lien comme ça, parfois, avec des chants d’oiseaux. »

Vous, vous fréquentez les oiseaux ?

Théo Girard : « Oui, j’ai un jardin, j’entends les oiseaux. Moi, je suis en région parisienne mais Nicolas et Benjamin sont en Bourgogne et, eux, pour le coup, sont vraiment entourés de nature. On entend les oiseaux, on n’est pas des spécialistes, mais, étant musiciens, on a tendance à analyser un peu tout ce qui nous entoure en termes de sonorités. Ça fait partie des choses qui nous rentrent dans l’oreille. »

Sur la couverture est dessinée une murmuration d’oiseaux. On peut imaginer que ce sont des étourneaux. Elle est arrivée à la fin du processus ?

Théo Girard : « Le nom est arrivé avant. Boncaillou, qui est graphiste, nous a fait plusieurs propositions de pochette, dont celle-là, qui nous a parlé tout de suite. C’était une évidence. En fait, quand on a trouvé le nom « Oiseau murmure », on n’a pas fait le lien avec la murmuration des oiseaux, des étourneaux notamment. C’est lui qui a mis le doigt dessus. Quand on a vu sa proposition, on n’a pas hésité une seconde. Son dessin, sa touche est magnifique. »

La murmuration est un phénomène assez étonnant, qui permet aux oiseaux d’évoluer ensemble sans se heurter. J’imagine que cela parle aux improvisateurs que vous êtes…

Théo Girard : « Oui, évidemment. Dans une murmuration, on voit des oiseaux très liés, dans un grand ensemble. Ils peuvent aller dans des directions complètement opposées, selon qu’ils sont au début, au milieu ou à la fin de cet ensemble, ce qui permet une analogie directe avec la musique et l’improvisation, qu’il s’agisse d’improvisation libre ou d’improvisation dans un canevas préparé, où le discours de l’un influence le discours des autres. La ressemblance est flagrante. »

Quelle forme va prendre ce répertoire sur scène ? Quelle forme, en particulier, allez-vous donner aux vignettes ?

Théo Girard : « En fait, nous avons déjà joué ce répertoire au printemps. Les concerts ne se ressemblent pas. On avait évidemment en tête les ruptures qu’on a enregistrées sur l’album. On a déjà joué ainsi par le passé. Cette fois, il y a eu des concerts où les morceaux de courte durée sont ressortis très naturellement et d’autres où les plages étaient plus longues. Les improvisations allaient vers ces morceaux ; ces morceaux eux-mêmes devenaient bien plus longs que sur l’album. En tant que groupe, on n’a pas encore beaucoup d’heures de vol. On se connaît depuis longtemps, Nicolas et moi, puisqu’on était au conservatoire ensemble à Montreuil. Avec Benjamin, on collabore en ce moment sur une pièce de théâtre qui s’appelle L’habitant de l’escalier. Mais, en tant que trio, on est assez frais, ce qui explique que les concerts ne se ressemblent pas. Tout peut arriver. On a mis en place quelques signes. On fait en sorte de pouvoir bousculer l’ordre naturel des choses : en se regardant, on peut passer à des ruptures qui peuvent ressembler à ce qu’on a fait sur l’album. C’est intéressant, très intéressant. »

Photo de têtière : Despoina Apostolidou (via Pexels)

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