Capella Itineris : le baroque en marche avant

Les cuivres n’ont pas attendu le jazz pour s’imposer. A la Renaissance puis jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ils jouaient déjà, avec la grande famille des instruments à vent, un rôle prépondérant, aussi bien dans les églises que lors des fêtes profanes. L’ensemble Capella Itineris réunit à nouveau les cornets, « sacqueboutes » (les ancêtres du trombone), « doulcianes » (les ancêtres du basson) et flûtes d’antan. Ce n’est pas sa seule originalité ! Il a également pour particularité de voyager à pied, comme les compositeurs de l’ère baroque dont il joue les œuvres (Daniel Speer, Claude Goudimel, Philippe Verdelot…). Entretien franco-suisse avec Marc Pauchard, flûtiste, joueur de cornet à bouquin et cofondateur de cet ensemble en mouvement…

D’où vous est venue l’idée de vous déplacer à pieds entre deux concerts ?

Marc Pauchard : « J’aime randonner depuis longtemps. J’ai étudié avec un ami pendant 5 ans à Bâle, à la Schola Cantorum Basiliensis. On parlait souvent de randonnées. On avait fait quelques excursions ensemble. A la fin de nos études, on s’est dit que ce serait une bonne idée de rentrer en Suisse Romande avec les instruments dans le sac à dos. On a cherché des copains qui en auraient envie aussi. C’est comme ça qu’on a marché la première année, de Bâle à Lausanne. »

Concrètement, comment faites-vous ?

Marc Pauchard : « Dans la mesure du possible, on met tous les instruments dans les sacs à dos. On a fait une ou deux exceptions. Par exemple, pour la harpe, quand on a fait une tournée il y a deux ans avec une harpiste. On a dû faire voyager l’instrument en voiture. Les orgues et les clavecins, eux, doivent être à disposition sur place. Quand on conçoit un projet avec un organiste, on essaie de chercher des endroits où il y a des orgues intéressants. Tout le reste, les trombones, les cornets, les flûtes ou la doulciane, tout rentre dans nos sacs à dos, qui ont parfois des formes un peu spéciales. »

Qu’est-ce que cela change à la façon dont vous jouez ?

Marc Pauchard : « Après quelques jours de marche, il y a une connivence dans le groupe qu’on ne ressent pas autrement. Le public des concerts qui ont lieu en cours de route nous l’a dit plusieurs fois : les gens s’imaginent tout ce qu’on a vécu, ressentent cette unité. Cela s’explique par ce qu’on partage sur la route : on chante ensemble, on essuie des averses, tout ce qu’on fait quand on marche… »

Comment vous voient les programmateurs, comme des illuminés ou des précurseurs ?

Marc Pauchard : « Un peu des deux, sans doute. Quand on parle à certains programmateurs, ils trouvent ce projet fantastique. On a plein de retours positifs. D’autres programmateurs répondent « Mais vous êtes complètement à la masse ». Mais la majorité est intéressée. Pour la tournée qu’on avait faite avec la harpiste en 2018, un programmateur de Besançon nous avait demandé trois concerts en Franche-Comté. Lui avait vraiment apprécié notre démarche. »

Vous jouez principalement des œuvres des XVIe et XVIIe siècles, une époque où il fallait plusieurs semaines pour traverser l’Europe. Est-ce que la façon dont la culture circulait alors vous inspire ?

Marc Pauchard : « Oui, c’est l’un de nos buts : se rapprocher de la façon dont les musiciens voyageaient à l’époque. On a plusieurs témoignages, plusieurs carnets de voyage de musiciens ou d’artistes de cette époque. On se sent proches d’eux ».

Aujourd’hui, un musicien du Portugal et un musicien de Finlande jouent presque de la même façon. A l’époque, il y avait des différences d’une vallée à l’autre, des accents régionaux…

Marc Pauchard : « Oui, il y avait par exemple les histoires de diapasons. Il n’y a rien de plus compliqué que le diapason : chaque ville avait le sien. Les musiciens qui voyageaient devaient utiliser des instruments locaux. Chaque ville avait sa couleur musicale. On peut faire l’analogie avec les dialectes : chaque village avait le sien. C’était la même chose pour la musique… »

Est-ce un modèle pour l’avenir ? Souhaitez-vous revenir à un monde moins globalisé ?

Marc Pauchard : « Ce serait très intéressant. Mais, étant donnée la façon dont on joue de la musique aujourd’hui, ce serait compliqué. Souvent, on engage un musicien et on l’invite, après peu de répétitions, à se joindre à un projet. Si chacun a une individualité très forte, il faut des temps de répétition bien plus longs. D’un côté, il serait captivant de retrouver ces accents régionaux, mais de l’autre, cela nous demanderait de repenser notre modèle de production musicale. Il faudrait plus de moyens, plus d’argent, plus de temps de répétitions… »

Où vous mèneront vos prochaines grandes tournées ?

Marc Pauchard : « Pour 2023, deux projets s’organisent. En juillet 2023, on compte aller dans la région de la Champagne. Le compositeur Philippe Verdelot est originaire du village dont il porte le nom. On ferait une semaine de marche dans cette région, pour finir à Verdelot avec un concert qui lui serait entièrement dédié. Le deuxième projet est lié à la parution de notre deuxième disque, qu’on va enregistrer en octobre. Ce sera de la musique allemande, celle du compositeur du XVIIe siècle, Daniel Speer. Il nous donnera l’occasion de faire une semaine de marche dans la région du lac de Constance. »

Photo de têtière : François Mauger
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