« Décarboner la culture », un essai pour ouvrir le débat

Il faudrait une discussion d’une journée entière pour commencer à en faire le tour… David Irle, Anaïs Roesch et Samuel Valensi ont conçu, avec Décarboner la culture, un livre-graine qui pousse dans l’esprit de son lecteur et y fait fleurir les questions. Le problème – a priori prosaïque – des émissions de gaz à effet de serre générés par les musiciens, les comédiens, les plasticiens et leur entourage débouche chez eux sur une réflexion féconde autour des contraintes, de la liberté de créer, du partage, de la place de l’art dans la société… Brève discussion avec David Irle pour vous donner envie de prolonger la lecture…

Si vous parlez de « décarboner la culture », c’est donc qu’elle est carbonée… Pourquoi cela ne saute-t-il pas aux yeux ?

David Irle : « Cela ne saute pas aux yeux parce que personne n’avait pris le soin ou le temps d’en faire le diagnostic. On n’avait pas sous les yeux les éléments chiffrés pour comprendre les impacts de la culture. Il est normal que la culture ait des impacts environnementaux au sens large (et notamment des émissions de gaz à effet de serre), puisqu’elle reflète la société qui est la nôtre. Elle n’est pas hors-sol, pas plus que son marché de production et de diffusion. Elle génère des besoins en matières, en ressources, en énergie et donc des émissions de gaz à effet de serre, plutôt en grande quantité, parce que notre système économique fonctionne essentiellement avec des énergies carbonées. »

Votre livre, Décarboner la culture n’est pas un guide pratique. Quelles étaient vos ambitions lorsque vous l’avez imaginé ?

David Irle : « On savait que, parallèlement, d’autres ouvrages étaient en cours d’écriture. Le Shift Project, par exemple, vient de proposer un rapport de think tank, avec des chiffrages encore plus complets que les nôtres. On savait aussi que, via l’entrée « développement durable », des structures proposent des fiches-outils ou des guides pratiques, tels que celui du Collectif des Festivals et de COFEES en PACA, par exemple. On savait aussi que l’association Arviva, qui se monte, a vocation à fournir les professionnels en outils. Bref, on ne se positionnait pas de ce côté… Notre objectif était de travailler le champ de la réflexion, à la fois en termes de politiques culturelles et de risques pour le secteur, sous un angle pragmatique mais aussi sous celui des valeurs. Que défend ce secteur ? Quels sont pour lui les enjeux de la numérisation ? Quelles questions se posent autour de la liberté de création ? En fait, on voulait essayer de poser une première pierre, qui ouvrirait tous les chantiers à la fois : pragmatiques, philosophiques… Une fois cette pierre posée, on espérait – et on espère toujours – que ce livre donnerait envie de tirer différents fils, d’approfondir l’ensemble de ces réflexions. »

Vous avez évoqué la numérisation, qui est effectivement devenue une question centrale pour la musique…

David Irle : « C’est vrai pour la musique, c’est vrai aussi pour le cinéma… Aujourd’hui, selon le CNC, les impacts carbone du cinéma sont d’ores et déjà davantage liés au numérique qu’au reste de la chaîne de production. Nous, ce qui nous fait peur, c’est que ces secteurs sont en train de s’emprisonner dans le même imaginaire de la numérisation que le reste de la société : le numérique y est perçu comme immatériel, dans les nuages, sans impact. On peut donc y aller gaîment, il n’y a aucun risque, aucune limite, que ce soit en termes de matières ou en termes de ressources… C’est dangereux parce qu’on passe à côté de la réalité : le numérique est une sphère éminemment matérielle. Il génère des impacts et nécessite des ressources, il ne va pas pouvoir se déployer tous azimuts. L’aspect très peu cher du numérique fait qu’on s’en sert sans discernement. Lors des confinements, tout le monde est allé sur Internet sans se poser de questions. La solution est sans doute d’essayer de retrouver l’essentiel dans le numérique, de se dire « utilisons-le avec parcimonie ; demandons-nous quels sont ses usages indispensables et ce qu’il y aurait à préserver ». Ensuite, on pourra développer des outils comme l’écoconception numérique en amont, ou toutes les logiques d’économie circulaire en aval (comment rallonger la durée de vie du matériel ? comment le réemployer ?)… De plus en plus d’acteurs du numérique se posent ces questions-là. Ils les lient bien sûr à des questions éthiques, qu’il est important de se poser. Il faut rappeler que le numérique est actuellement dominé par les Gafam, par l’économie de l’attention, ce qui ne participe pas à un développement harmonieux ou à une politique culturelle souhaitable… »

Vous avez cette phrase terrible : « Il faut bien davantage craindre de perdre l’outil numérique faute d’avoir été suffisamment sobre, que craindre de le voir tout envahir »…

David Irle : « C’est comme toutes les ressources qu’on épuise trop vite… Peu de personnes le formulent comme ça ; on a jugé que c’était un apport important. Aujourd’hui, qui se dit qu’on risque de perdre cet outil-là ? Dans les collectifs qui réfléchissent à l’avenir du numérique, ce sont des choses qui se disent. Cet outil qui est potentiellement très utile, on est en train de de gâcher. C’est une ressource actuellement non-renouvelable et très peu recyclable mais, pour l’instant, on en fait vraiment n’importe quoi. Il serait dommage de se retrouver à un moment donné dans une situation où on n’aurait plus de métaux, plus de matières, plus assez d’énergie pour entretenir cette infrastructure qui est pourtant intéressante ».

Est-ce qu’au fond, ce n’est pas à une sorte de « révolution culturelle » que vous appelez, qui serait basée sur un changement de la place de l’artiste dans la société ?

David Irle : « On n’appelle à rien… Le livre a vocation à décrire, pas à prescrire, même si c’est un équilibre difficile à préserver. L’enjeu, pour nous, était d’éviter le rapport de think tank, d’éviter la préconisation mais d’essayer de rester dans l’analyse, tout en posant des questions. Mais, oui, effectivement, il nous semble que la transition écologique et les questions autour de l’écologie viennent réinterroger la place de l’artiste dans nos sociétés. Comme elles réinterrogent plein d’autres choses, d’ailleurs. Nous espérons qu’il sera possible de tout changer dans une logique de transition, c’est-à-dire d’une évolution d’un modèle A à un modèle B avec des transformations progressives… Est-ce que cela prendra la forme d’une révolution, c’est-à-dire d’un mouvement accéléré, avec des ruptures fortes ? Difficile à dire. Mais nous, clairement, on imagine que la société aura, en 2050, fait sa transition écologique de gré ou de force et repensé pas mal de choses dans les rapports des artistes et des citoyens, modifiant ce qui s’est créé depuis 400 ou 500 ans, depuis la sortie des artistes du champ de l’artisanat. On n’a pas de certitudes ; on s’interroge ; on ouvre des débats. Par contre, ce qui nous semble certain, c’est que demain ne ressemblera pas du tout à aujourd’hui. »

Photo de têtière : François Mauger
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Décarboner la culture de David Irle, Anaïs Roesch et Samuel Valensi, aux éditions des Presses universitaires de Grenoble

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