A la fin de sa vie, le philosophe Bruno Latour s’intéressait énormément aux arts. Considéré comme l’un des plus grands intellectuels français du début de ce siècle, le penseur cherchait à renouveler la pensée écologique par tous les moyens, y compris le spectacle vivant. En 2021, par exemple, il a commencé à travailler avec le compositeur Jean-Pierre Seyvos sur ce qui allait devenir A l’écoute de la zone critique. « On a joué à Karlsruhe pour la clôture de l’exposition « Critical zone », conçue par Bruno Latour en collaboration avec différentes personnalités du monde de l’art » se souvient Jean-Pierre Seyvos. Après le décès du philosophe, en octobre 2022 à Paris, le travail a continué. L’œuvre va être présentée dans le dortoir des convers de l’abbaye de Noirlac le 27 juin 2026, avant – il faut l’espérer – de circuler dans toute la France.
« La zone critique, c’est la partie habitable de la Terre » rappelle Jean-Pierre Seyvos. « Elle va des roches mères à la basse atmosphère. Ça représente quelques centaines de mètre : c’est une très fine pellicule. On peut dire que c’est la « peau de la Terre », comme l’écrit Jérôme Gaillardet. C’est le seul endroit où nous pouvons vivre (on ne peut pas habiter plus profondément à l’intérieur de la Terre, ni au-dessus). Cette mince et fine pellicule, les scientifiques ont décidé de l’appeler « zone critique » au début des années 2000. Ce qui nous permet de vivre à cet endroit n’est pas forcément quelque chose qui préexistait, c’est une co-fabrication permanente réalisée par un ensemble d’organismes vivants et non-vivants. Nous, les humains, cofabriquons avec d’autres, dans une étroite interdépendance, nos propres conditions d’habitabilité. La raison pour laquelle on s’est lancé dans cette création, c’est une phrase forte de Bruno Latour : il avait l’habitude de dire que réaliser cela équivalait à un changement de paradigme aussi important que celui qui avait eu lieu à la fin du quinzième siècle, avec Copernic et Galilée. Avant eux, on croyait que la Terre était au centre de l’univers (par contre, on savait déjà que la Terre n’était pas plate). Grâce à eux, on a pu penser la Terre comme une planète en mouvement, qui tourne autour du soleil dans un univers infini. C’était la période des « grandes découvertes », du lancement de la modernité, de la colonisation… Les espaces semblaient immenses, quasi infinis. Aujourd’hui, l’important est de réaliser qu’on ne vit pas dans des espaces infinis à conquérir. Nous habitons un endroit dont les équilibres sont fragiles. L’activité humaine les impacte fortement et rapidement, il est urgent de s’en rendre compte. »
L’objectif du compositeur et de ceux qui l’entourent est clairement de contribuer à ce changement de paradigme. « Pouvoir changer de vision, de représentation du monde, permet de comprendre l’endroit où on habite, d’en prendre soin » explique-t-il. « Il faut faire en sorte qu’un plus grand nombre de personnes en prenne conscience, se rende sensible. C’est là que les arts sont importants : ils vont provoquer des changements de représentation. On s’est appuyé sur des échanges très nourris avec Jérôme Gaillardet, qui est peut-être le plus grand spécialiste de la zone critique aujourd’hui en France. Il a fondé le réseau « OZCAR », le réseau des observatoires scientifiques de la zone critique. Il était très proche de Bruno Latour. On a eu beaucoup d’échanges avant de se lancer dans une aventure artistique qui permettrait, par la musique, de se rendre sensible à cette notion de zone critique. Il fallait des musiciens intéressés et partants pour cette expérimentation. Dès le départ, on a dialogué avec Stéphane Fuget et Claire Lefilliatre, qui ont créé ce magnifique ensemble qui s’appelle « Les Epopées ». D’ailleurs, le livre de Jérôme Gaillardet sur la zone critique s’intitule La Terre habitable, l’épopée de la zone critique en référence à la collaboration qui avait lieu au moment de l’écriture de l’ouvrage. Les Epopées est un ensemble spécialisé dans la musique du dix-septième siècle, soit l’époque de la fin du premier changement de paradigme. Ils jouent sur des instruments de cette époque. Comme il faut réactualiser notre vision du monde, on utilise des instruments du premier changement de paradigme pour faire advenir le second. On ajoute un créateur sonore, Olivier Duperron, avec lequel j’avais eu l’occasion de travailler plusieurs fois, pour compléter la palette d’instruments et d’outils à notre disposition. »
Naturellement, une musique conçue pour accompagner un changement de paradigme ne peut se contenter des méthodes du passé. « Le projet était de traduire musicalement certains fonctionnements de la zone critique », détaille Jean-Pierre Seyvos, « notamment de transposer les modes de composition de cette partie habitable de la Terre – qui se cofabrique en permanence, avec un enchevêtrement de cycles bio-géo-chimiques enchâssés, de durée et de tempo différents – dans des compositions musicales. Aux modes de composition de la zone critique devaient répondre les modes de composition de la musique. Cela passe évidemment par de la co-composition. Le projet n’était donc pas que j’écrive comme un compositeur du dix-neuvième ou du vingtième siècle l’aurait fait : concevoir seul une partition puis la faire jouer par des musiciens. L’idée était de co-fabriquer avec les musiciens, de façon assez organique, la musique. A l’écoute de la zone critique se renouvelle ainsi chaque fois. La partition n’est pas écrite à l’avance. Il y a des consignes pour certaines pièces, d’autres sont au contraire très ouvertes. Si le concept était complètement figé, nous serions en décalage avec la zone critique. Dans la composition musicale, on a fait en sorte, avec les Epopées et Olivier Duperron, que, quand vous écoutez une pièce, vous la reconnaissiez, même si elle est chaque fois complètement recréée. »
L’équipe a également conçu un dispositif qui donne au spectateur la sensation qu’il se trouve au cœur de la zone critique. « Ressentir l’intériorité de cette partie habitable de la Terre et se dire que la nature est un décor sont deux choses complètement différentes » rappelle le compositeur. « Le dispositif sonore joue donc en quadriphonie autour du public. Des images tournées par la réalisatrice Camille de Chenay sont projetées sur trois écrans. Enfin, il y a un chœur citoyen. Chaque fois qu’on va refaire cette expérience, on pourra y associer un chœur composé de personnes habitant le territoire, sans aucun prérequis en matière de connaissance musicale. Ces personnes vont, à la fois, mieux comprendre ce concept et expérimenter différentes manières musicales d’en rendre compte. » Au-delà du concert du 27 juin à Noirlac, l’œuvre semble donc prête pour un grand nombre de représentations.
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de l'abbaye de Noirlac
Le site web de S-Composition, la compagnie de Jean-Pierre Seyvos
Le site web des Epopées