Quand les synthétiseurs se branchent sur les plantes

Jérôme Bailly joue avec des champignons. Ce n’est que l’une des activités de ce touche-à-tout inventif du nord de la France mais, de temps en temps, effectivement, il produit des sons en pianotant du bout des doigts sur de petites têtes bombées apparues dans un champ. Le musicien a au préalable connecté les différents champignons à une interface électronique de la marque Playtronica, de façon à ce que chacun devienne l’équivalent d’une touche de synthétiseur.

Mais de très nombreux artistes vont plus loin en utilisant les signaux électriques internes des plantes. Un végétal est en effet un être sensible. Il est capable de percevoir des événements extérieurs (le souffle du vent, l’arrivée de la pluie, l’attaque d’un prédateur). Lorsque l’une de ses extrémités – par exemple, une feuille – en fait l’expérience, elle déclenche un signal électrique qui parcourt son corps afin de prévenir les feuilles distantes.

Il se trouve que les échanges de signaux électriques sont au cœur du protocole MIDI (Musical Instrument Digital Interface) développé dans les années 1980 pour qu’instruments, claviers et séquenceurs puissent dialoguer. Si l’on fixe deux électrodes sur les feuilles d’une plante, un appareil peut identifier et mesurer les minuscules fluctuations du courant électrique qu’elle génère. Ces fluctuations sont transformées en sons. Le monologue intérieur du végétal, ce qu’il se murmure secrètement à propos de son environnement et des changements qui se produisent, peut dès lors générer une mélodie.

Formée à l’Ecole nationale d’Arts Plastiques de l’Université nationale autonome de Mexico, l’artiste Leslie Garcia a lancé un mouvement il y a une dizaine d’années au travers de son projet Pulsu(m) Plantae, présenté dans un court documentaire en espagnol sous-titré en anglais.

Pour qui sait chercher, les enregistrements issus de cette technologie sont légion. Parmi les plus récents, il convient de citer celui que le compositeur indonésien Fahmi Mursyid a publié fin 2020, Aglaonema (du nom d’une famille de plantes des régions tropicales asiatiques), recueil de quatre plages instrumentales créées à l’écoute des végétaux, en temps réel et sans retouches. Impossible également de ne pas nommer parmi ses confrères la pionnière états-unienne Miya Masaoka, le duo mexicain Bioluminik, l’artiste anglaise Mileece, le Californien Nico Gearis… Une application, PlantWave, a même été conçue pour simplifier la connexion aux végétaux. Nombre d’adeptes des musiques électroniques expérimentent désormais ce qu’on pourrait appeler « la musique des plantes ».

Mais comment mieux nommer cet embryon de genre ? Victor Hugo écrivait dans ses Fragments philosophiques, vers 1860, « La musique, c’est du bruit qui pense » et les houleux débats du siècle suivant lui ont donné raison : il est désormais convenu qu’il n’y a pas de musique sans intention esthétique. Or, le végétal n’a aucunement le désir de produire une œuvre d’art. Il ne fait pas de musique mais – et c’est ce qui est troublant – il réagit aux gestes du musicien qui l’approche, le frôle, le caresse. Les auditeurs le sentent. Ils perçoivent une connexion avec une part du vivant qui leur semblait jusque-là au mieux hors d’atteinte, au pire inerte.

Retour aux champignons avec le musicien canadien Tarun Nayar. Cet ancien élève de Ravi Shankar pratique les musiques électroniques en conservant à l’esprit les leçons des ragas indiens. Ses courtes vidéos le montrant en train d’écouter les oscillations internes de champignons deviennent vite virales sur Instagram ou Tik Tok. Il y a donc un public prêt à tendre l’oreille dans cette direction. Ne perdons pas de vue les artistes qui jouent ce rôle de passeur…

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin…
Le site web de Jérôme Bailly 
La page Bandcamp de Fahmi Mursyid
Le site web de Miya Masaoka 
Le site web de PlantWave 
La page Instagram de Tarun Nayar 
Le site web de Nico Georis 

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