Vincent Karche : « Quand vous chantez en forêt, c’est la nature qui s’exprime en vous »

Positionnez-vous face à un arbre, à plus de deux mètres de lui. Vos pieds sont écartés de la largeur de vos épaules. Ressentez l’espace entre vos jambes comme s’il était rempli, comme si vous étiez un tronc. Laissez cette sensation grandir, se renforcer… Tel est le début de l’un des premiers exercices présentés dans le nouveau livre de Vincent Karche. Ce ténor, qui a chanté Mozart, Berlioz ou Debussy sur les scènes des opéras de plusieurs continents, est en effet également technicien forestier et sylvothérapeute. Ce dernier métier, qu’il exerce depuis 2011, consiste à soigner certaines affections en amenant le patient en forêt afin qu’il entre en contact avec les arbres. Chaque sylvothérapeute a sa propre méthode. Celle de Vincent est simple mais surprenante : il chante et apprend aux autres à chanter. Il explique comment combiner maîtrise de sa voix et ressourcement auprès des arbres dans un livre de 230 pages, « Une sylvothérapie à pleine voix ».

Vous proposez une nouvelle forme de sylvothérapie : le chant en forêt. Comment vous en est venue l’idée ?

Vincent Karche : « Le moment fondateur, c’est l’époque où, en pleine carrière internationale de chanteur lyrique (je voyageais entre l’opéra de Lyon et l’opéra de Vienne), j’ai perdu ma voix. Elle a vraiment chuté pendant deux ans. J’ai passé 4 mois en forêt avec un chef amérindien du Canada qui m’a accompagné. J’ai constaté les bienfaits des cures de forêt. Je me suis dit qu’il fallait que je partage ça, ainsi que le fait de se sentir vivant grâce au chant, avec ceux qui m’entourent. Je suis allé voir le chef amérindien en 2006 et 4 ans plus tard naissaient les « Randolyrics ». Depuis, j’ai emmené plus de 5 000 personnes en forêt. »

Qu’est-ce que le chant en forêt apporte de plus que le chant dans une salle de spectacle ou qu’un simple moment de détente en forêt ?

Vincent Karche : « Les deux mis ensemble décuplent la sensation d’être pleinement vivant. Il y a d’abord la voie de passage de la sylvothérapie : se connecter aux arbres, respirer à nouveau, sentir ses appuis, ressentir le vivant en soi… Puis vient le chant, le chant lyrique, avec son ouverture, sa puissance… En même temps, ce chant est très vibratoire. Quand on chante, on se fait une sorte de massage vibratoire intérieur. Quand vous chantez en forêt, c’est la nature qui s’exprime en vous. C’est une autre voie de passage vers la sensation d’être vivant. »

Quelle musique est la plus appropriée pour ce que vous appelez la « sylvothérapie à pleine voix » ?

Vincent Karche : « Mon terreau, c’est le chant lyrique. Tout chant lyrique est intéressant. Je reviens de Nice, où j’ai notamment chanté pour des enfants, et je remarque que la musique de Mozart (et particulièrement La flûte enchantée) est particulièrement puissante. Même lorsqu’il évoque la mort, il y a de la vie dans sa musique. C’est une musique à la fois très simple et très exigeante. On peut aussi aller chercher de grandes émotions dans Puccini, dans le répertoire français… On peut se régaler en explorant divers répertoires lyriques ou bien en improvisant, quand je sens que des groupes sont prêts pour ça. On peut créer des accords majeurs, des harmonies ensemble, créer de la cohésion de groupe par la création d’harmonies vocales. Je le fais souvent avec des dirigeants d’entreprise. Quand, dans un groupe, les mots ne suffisent plus, on peut retrouver une forme d’harmonie par l’accord musical ».

Dans les exercices du livre, c’est plutôt l’improvisation que vous conseillez…

Vincent Karche : « Le livre permet aux lecteurs de devenir autonomes. Ils ne sont pas tous des chanteurs lyriques, alors je donne des exercices plus simples. Mais je conseille tout de même de s’ouvrir à sa voix. Le chant lyrique, pour moi, contient – et c’est pour ça que j’ai envie de le partager – des sensations très originelles. C’est l’un des rares répertoires qui permet de chanter, de hurler même, de toute sa force, de toute sa puissance, les grandes émotions humaines. Cela se fait rarement ailleurs, sans micro. C’est une musique qui se joue de corps à corps. Elle part d’un corps, d’un cœur, et va toucher directement la matière vivante de celui ou celle qui se trouve en face. Le chant lyrique a encore du sens de nos jours, parce qu’il exprime des sentiments très originels, sous l’apparence d’un art très sophistiqué. Pour moi, c’est comme un chant de peuple premier. »

Que pensez-vous de l’état actuel des forêts en France ? Est-il encore favorable à la sylvothérapie ?

Vincent Karche : « Oui ! Comme je me balade dans le monde entier (j’étais au Burundi il y a 5 mois), je vois l’état des forêts ailleurs et je trouve qu’en France, même s’il y a parfois une petite tendance à la surexploitation, on est quand même gâté. Nos forêts sont assez bien gérées, sans trop d’abus. Il n’y a plus de forêt primaire mais il nous reste des arbres anciens. Il y a encore des endroits comme l’île Sainte Marguerite, un lieu très protégé : c’est une réserve gérée par l’Office National des Forêts. On y ressent de très belles vibrations. Il y a encore plein de coins de nature en France qui ne sont pas aussi exceptionnels que l’Amazonie ou le nord canadien mais dont les arbres donnent de l’énergie, procurent un souffle nouveau… »

A lire : « Une sylvothérapie à pleine voix » de Vincent Karche (éditions Favre, avec une préface d’Ernst Zürcher)
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin : 
Le site web de Vincent Karche

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