Cocanha : «  On a participé à la mobilisation contre l’autoroute A69 »

Le nom de Cocanha bourdonnait depuis une dizaine d’années dans les oreilles des amateurs de musiques traditionnelles. Avec son nouvel album, Flame Folclòre, le duo passe un cap : programmé aux Transmusicales de Rennes, interviewé par Libération, diffusé sur Fip, le groupe bénéficie désormais d’une audience nationale. Une occasion rêvée pour promouvoir un autre mode de vie, fait de solidarité intergénérationnelle, de pratiques artistiques collectives, d’ouverture à l’autre et de luttes écologistes. Caroline Dufau, qui mène la danse avec Lila Fraysse, en parle…

De quelles traditions vous inspirez-vous ?

Caroline Dufau : « Notre musique est issue des traditions de l’aire linguistique et culturelle occitane, surtout de sa partie ouest. Cette fameuse aire occitane s’étend dans tout le sud de la France, jusque dans les Alpes italiennes. Il y a aussi un petit bout en Catalogne, avec le val d’Aran. Au total, cette aire représente une grande moitié de l’hexagone. Lila et moi, nous sommes plutôt issues des cultures gasconnes, pyrénéennes, languedociennes, rouergates, soit l’ouest de l’Occitanie. Moi, j’ai été élevée dans un village où une association s’occupe de la transmission de la culture populaire. Dans mon village, on grandit en apprenant à chanter, à danser, à monter sur des échasses, à organiser un festival, à tenir une buvette, à scotcher des affiches, à jouer sur scène… J’ai vraiment grandi dans un contexte où la culture populaire est très présente et relie beaucoup les gens entre eux, de manière intergénérationnelle. La langue occitane, béarnaise, gasconne, traverse un peu tout ça, bien que je n’aie pas été scolarisée dans une école Calandreta, une école où on apprend l’occitan. Moi, c’est ma langue maternelle et je l’ai principalement retrouvée via le chant. J’ai dû me positionner comme locutrice un peu plus tard dans ma vie, vers la vingtaine : j’ai décidé de vraiment apprendre cette langue, d’apprendre à l’écrire notamment. Pour Lila, c’est différent. Elle a justement été scolarisée dans une Calandreta. A l’âge de 3 ans, elle a commencé l’école en occitan. Elle est restée dans cette école jusqu’au CM2 puis elle a repris l’occitan pour le bac. On a des accès à la culture assez différents, elle et moi, mais nos apprentissages remontent à l’enfance. On se rend bien compte qu’on a bénéficié, l’une et l’autre d’un accès assez privilégié à cette langue, à cette culture, ce qui n’est pas toujours évident pour celles et ceux qui viennent s’installer sur ce territoire, cette aire linguistique et culturelle occitane. Il y a eu de grandes campagnes d’éradication des langues régionales, des langues territoriales, notamment via l’école publique, et il est désormais assez compliqué d’avoir accès à ces cultures. On peut vivre une vie entière à Toulouse sans être touché par cette culture-là. Nous, on a eu la chance d’avoir été mise en contact. Ça nous a apporté beaucoup de joies, beaucoup de liens. C’est un tremplin vers une expression plus politique. Ça a été très inspirant pour nous. »

Sur la couverture, vous vous dirigez vers un grand feu. Que symbolise-t-il ?

Caroline Dufau : « Le grand feu représente plusieurs choses. Déjà, il répond au titre de l’album : Flame Folclòre, ce qui veut dire « Folklore flamboyant ». En occitan languedocien, ce « flame » ressemble à la « flamme » française. On avait envie d’un grand brasier, d’un grand feu, d’une « halia », comme en on trouve dans la tradition occitane, à la Saint Jean par exemple. Ce feu évoque aussi les manifestations, les rassemblements populaires de lutte. Ça peut être un grand feu de joie, un grand feu de lutte, un grand feu de célébration… Il y a plusieurs choses à évoquer avec ce feu mais il a en tout cas quelque chose de très énergique et de très collectif. C’est un feu qui rassemble. »

Vous travaillez énormément sur vos intonations, sur la variété de vos phrasés. Où trouvez-vous toutes ces idées ?

Caroline Dufau : « C’est vrai, dans cet album-là, on explore beaucoup plus la voix, les placements vocaux. On chante parfois de manière délicate, avant de passer à la scansion. On a fait des expériences sur les timbres. Ça vient de ce qu’on a envie de dire. Le contenu est parfois assez revendicatif et frôle le slogan de manif’. C’est aussi qu’on a été pétries par nos collaborations, depuis l’album précédent, Puput, qui est sorti en 2020. En 6 ans, on a beaucoup collaboré avec d’autres artistes, notamment un duo de noise qui s’appelle Sec, avec qui on a monté un quatuor, Tust. On se retrouve à jouer avec une basse et une batterie qui posent déjà un niveau sonore dans la salle de répet’ bien plus élevé qu’avec nos seuls tambourins à corde. Ça veut dire qu’il faut, avec la voix, trouver une autre place. La cohabitation des instruments et des voix nous a propulsées un peu ailleurs. On a aussi fait une création avec deux duos catalans qui nous ont beaucoup inspirés, Los Sara Fontán et Tarta Relena. Là aussi, au cours de cette création, on a beaucoup expérimenté, on s’est beaucoup inspiré les unes des autres de nos manières respectives de chanter. D’un album à l’autre, on est modifié par ces échanges. On se détache aussi de l’envie de vouloir faire quelque chose de joli, on a parfois envie d’expérimenter quelque chose d’un peu plus rugueux. »

Vous parliez des manifestations… Quelles sont vos relations avec le collectif Les Soulèvements de la Terre, évoqué dans Diurê Tremblar et Diurê Samsir ?

Caroline Dufau : « Avec Cocanha, on a participé – à notre niveau – à des moments de mobilisation et de protestation contre la construction de l’autoroute A69, entre Toulouse et Castres. C’est une lutte qui est encore en cours, le projet n’est pas encore enterré. Chez moi, dans mon village, qui s’appelle « Saint-Pé-de-Léren », on a lutté sur les deux rives du gave d’Oloron contre l’installation d’une gravière. Un marchand de cailloux allait venir faire de grands trous dans une plaine alluviale. La destruction du milieu allait être irréversible. Cette entreprise allait rendre notre vie insupportable, avec des passages constants de camions. Avec d’autres habitants, on a monté un collectif et on a vraiment lutté. C’était au moment où les Soulèvements de la Terre achevaient leur première saison de mobilisation. J’ai eu l’occasion de rencontrer une partie de l’équipe et d’aller assister aux interludes (NdA : un temps de formation, d’information et d’échanges organisé par le collectif). On s’est senti inspirées. On le raconte en concert, quand on présente ces morceaux, parce qu’on essaie de guider l’écoute du public, des danseurs et des danseuses. Ce qui nous touche, c’est comment, un jour, on ouvre ses fenêtres sur le paysage du quotidien et on ne le reconnaît plus. Il y a une grande balafre de bitume, de grandes machines, des semi-remorques, des expropriations… Il y a quelque chose qui vient détruire, tel un prédateur, le bien commun. Ici, maintenant, dans mon coin, on va devoir lutter contre le projet E-CHO, qui va venir détruire et avaler tous les arbres de Gascogne. La question est : comment on se met en lutte ? Comment on s’organise collectivement pour prendre soin de l’endroit dans lequel on vit et donc de nos communautés ? Pour nous, c’est très relié avec la défense de la langue occitane et sa socialisation. C’est une langue qui a été posée sur ce paysage-là. Elle permet de se relier à l’endroit où l’on vit et aux gens qui y vivent. Ce sont des luttes et des revendications qui nous émeuvent profondément. C’est cet élan-là qu’on a envie de partager, l’élan d’une lutte faite de moments très joyeux. »

Pourquoi, sur l’album, ces deux chansons sont-elles introduites par un message en anglais ?

Caroline Dufau : « C’est un morceau en trois temps. En concert, quand on le présente, on dit qu’il va falloir faire preuve de ténacité pour le danser, parce qu’on traverse trois mélodies. Il commence avec Au nòst’ casalòt. Puis viennent Diurê Tremblar et Diurê Samsir. Diurê Tremblar est un morceau qu’on a confié à notre ami Jules Ribis. C’est un morceau qu’on chantait sur scène mais dont ne savait pas quoi faire sur le disque. On l’avait enregistré plusieurs fois mais on n’était pas très satisfaites. On a dit à Jules : « Tu as carte blanche pour réinventer ce morceau ; si tu n’en fais rien, on le jette ». On a parlé ensemble de ce morceau, de ces quatre phrases qui tournent en boucle. Ce sont des phrases qu’on a tirées d’un recueil traditionnel mais qui, pour nous, sont vraiment d’actualité. Jules a créé un paysage sonore inspiré de sa lecture du moment : le livre de Nicolas Framont Saint Luigi, comment répondre à la violence du capitalisme ?. Il parle de Luigi Mangione, l’assassin présumé du PDG d’United Healthcare aux Etats-Unis (NdA : la première compagnie d’assurance-santé privée du pays). Le livre montre comment le capitalisme tue en silence, comment, aux Etats-Unis, le système de santé est vraiment à la merci des assurances. Il témoigne aussi du démantèlement de la Sécurité Sociale et explique que, partout, les décideurs nous maintiennent en mauvaise santé et en mauvaise posture. Du coup, Jules Ribis nous a proposé de faire comme si Luigi Mangione, dans sa cavale, montait dans une voiture et écoutait les infos à la radio. C’est totalement imaginaire. On croise effectivement une information en anglais sur cette affaire puis, croouuc, on change de station et on entend de la musique classique et, croouuc, on arrive à un extrait de ce morceau. »

Finalement, vous cherchez à créer des relations dans un milieu donné… On pourrait presque qualifier votre musique d’écologique !

Caroline Dufau : « Oui, c’est possible. Je n’avais jamais vu les choses comme ça mais, effectivement, on est très sensible aux questions d’écologie. Elles touchent à la vie quotidienne et on sait qu’on n’est pas tous égaux face aux grands changements qui sont en train de s’opérer dans nos écosystèmes. On a porté des banderoles contre le projet E-CHO, ce projet qui menace de détruire des kilomètres carrés. De toute façon, se soucier de la survie d’une langue et de la culture qui lui est attachée, ainsi que du lien qu’elle tisse entre les gens et les générations, c’est prendre soin d’un milieu. On court pour la Passem, une course-relais de défense de la langue à travers toute la Gascogne. La pratique de l’occitan tisse des liens entre les générations de locuteurs et de locutrices. Quelques enfants ont encore des grands-parents locuteurs naturels. Ces locuteurs naturels sont en train de partir. Les chiffres de la transmission et de la pratique sont assez catastrophiques. Si ça continue comme ça, s’il n’y a pas un sursaut, un réveil politique assez massif, la fin est proche. Normalement, une langue, pour être en bonne santé, doit être parlée par 30 % des gens qui vivent sur un territoire. Chez nous, c’est 7 %. On est très mal en point. L’occitanisme qui nous nourrit est celui qui garde à l’esprit que notre aire culturelle est une terre de passage, une terre d’accueil. On est au nord de la Méditerranée, au nord des cols des Pyrénées, où la contrebande est plutôt bienvenue. Parler occitan, c’est une manière de dire qui on est à celui ou à celle qui arrive. C’est une très belle manière de se mettre en relation. En ce sens-là, oui, il y a quelque chose d’écologique dans notre musique, quelque chose qui nous met en joie. »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Cocanha

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