En ces temps d’exploits français, il convient d’en signaler un qui est passé inaperçu : c’est le Français Mathias Arrignon qui, il y a quelques jours, a remporté le « Sound of the Year Award » britannique. L’artiste sonore originaire du Val-de-Marne présente la pièce qu’il a soumise au jury, explique pourquoi elle a retenu son attention et revient sur les différences culturelles entre les deux rives de la Manche…
Qu’entend-on sur l’enregistrement qui vous a valu ce Sound of the Year Award ?
Mathias Arrignon : « Ce son, je l’ai enregistré avec des hydrophones, des micros qui peuvent enregistrer sous l’eau. Je l’ai enregistré lors d’une expédition dans l’archipel du Svalbard, qui se trouve dans le cercle polaire arctique. Ces îles, ce sont les dernières étendues de terre avant la calotte glaciaire. Depuis un Zodiac, j’avais immergé deux hydrophones à une quinzaine de mètres de profondeur. Il s’est trouvé qu’il y avait là beaucoup de phoques barbus (Erignathus barbatus), qui sont une espèce emblématique de cette partie du monde. Ils communiquent entre eux. On entend leurs vocalisations. J’étais accompagné d’un spécialiste des régions arctiques et son hypothèse est que, comme nous étions en plein mois de mai, c’était la période d’accouplement des phoques. Leurs appels seraient des sortes de parades nuptiales. On entend ces stridulations, qui partent de l’aigu pour aller vers des notes plus basses. »

On entend ces appels très musicaux et on entend des espèces de craquements…
Mathias Arrignon : « Il faut imaginer qu’à la surface, il y avait plein de morceaux de glace. L’entrechoquement de tous ces morceaux de glace donne ce deuxième son, perçu depuis les profondeurs. L’effet est répétitif, cyclique. »
De quelle école êtes-vous ? Parleriez-vous de chant à propos des appels de ces phoques ou, plus simplement, de vocalisations ?
Mathias Arrignon : « J’essaie d’éviter les formes d’anthropomorphisme. Ceci dit, il est vrai que l’expérience était assez particulière. Ces appels ont quelque chose de très vocal. Ils touchent beaucoup les auditeurs, qui se sentent liés à ces voix. D’une façon générale, j’éviterais d’appeler ça de la musique mais je reconnais qu’il y a quelque chose d’assez magnétique dans ces vocalisations. D’un point de vue sémantique, le débat est difficile à trancher. »
Savez-vous ce qui a décidé le jury à vous décerner ce prix ?
Mathias Arrignon : « Il n’y avait pas de précisions sur le mail qu’ils m’ont envoyé. Matthew Herbert, du Radiophonic Institute, qui supervise ce prix a déclaré sur les réseaux sociaux « En cette année hautement politique et violente, écouter le son d’autres mammifères avec lesquels nous partageons cette planète a quelque chose de poignant. A un moment où l’action pour la paix et pour faire face à l’urgence climatique est plus urgente que jamais, écouter les chants extraordinaires d’autres êtres vivants nous aide à reconnaître notre responsabilité envers les autres espèces, autant qu’envers la nôtre. » Donc, oui, leur choix est politique. »
Esthétique, aussi, parce que cet enregistrement est très beau, très beau et très rare. Je n’avais jamais entendu ces appels…
Mathias Arrignon : « Il y a d’autres enregistrements. On peut les trouver sur Youtube. Mais ils ont été faits il y a très longtemps, avec une autre technologie. C’est un concours assez particulier, le Sound of the Year Award. Cette année, il y avait plusieurs catégories : « social », « environmental » et « political ». Mais, au final, il n’y a qu’un seul lauréat. Quand on écoute les autres sons qui sont en finale, on peut s’étonner que des vocalisations de phoques aient eu le prix, alors qu’il y a des sons qui peuvent sembler plus contemporains, comme ces bruits de bombardement enregistrés dans un jardin de Téhéran. Ça dit quelque chose sur l’état actuel du monde… »
L’enregistrement des phoques fait-il d’un projet plus vaste ?
Mathias Arrignon : « Oui, il fait partie d’un projet que j’ai déjà achevé. Il s’appelle Bref élégie opale blanc. C’est une composition de 30 minutes, une sorte de film sonore qui documente la fragilité et la particularité des mondes arctiques. Je l’ai préparé au GRM, le « Groupe de recherches musicales » de l’INA, grâce à un prix Phonurgia Nova. J’ai pu développé ce travail en octophonie, sur un format d’écoute immersif à huit enceintes. La pièce déroule des tableaux différents. On entend notamment les phoques barbus, dans une mise sonore un peu plus travaillée, alors que l’enregistrement qui a obtenu le Sound of the Year Award est brut. On entend également le son du vêlage des glaciers, d’autres bruissements de la glace sous l’eau, d’autres espèces de la faune locale… Cette composition, je l’ai fait entendre ici, à Glasgow, mais aussi dans le sud de la France, à Londres, en Irlande du Nord. Aujourd’hui, je prépare une sortie en CD avec un label basé en Grande-Bretagne. C’est prévu pour la mi-novembre. »
Vous vivez et travaillez dans le monde anglo-saxon. Est-ce que son rapport au son est le même qu’en France ?
Mathias Arrignon : « Il me semble qu’au Royaume Uni, la sensibilité est plus grande envers l’art sonore ou la musique expérimentale. C’est mon ressenti. Quand je dois expliquer ce que je fais, la compréhension est plus directe. Leur culture de la musique expérimentale repose sur des canons historiques différents de ceux des Français. Ici, très peu de musiciens connaissent les travaux de Pierre Schaeffer ou la musique concrète à la française. Mais ils ont d’autres pionniers comme Chris Watson ou Daphné Oram. C’est enrichissant, pour quelqu’un qui, comme moi, a appris à travailler sur le son en France ; ça me permet de reprendre certaines considérations de zéro et d’enrichir mon parcours. »
Photo de têtière : Kiril Dobrev (via Pixabay)
Photo de Mathias Arrignon : Anja Behrens (Svalbard, Mai 2025)
Pour aller plus loin...
Le site web des Sound of the Year Awards
Le site web de Mathias Arrignon