Zone Franche : « L’écologie dans un esprit de justice sociale »

D’avril 2021 à l’hiver 2022, une cinquantaine de professionnels des musiques du monde se sont régulièrement réunis pour évoquer la façon dont leur métier pourrait se décarbonner. Sous la bannière du réseau Zone Franche et la direction d’un spécialiste reconnu, David Irle, programmateurs, tourneurs, producteurs et responsables associatifs ont parlé des horaires des spectacles, des parkings des festivals, de l’éco-conception des sites Internet…  Leurs 148 propositions ont été patiemment réunies et mises en perspective dans deux documents, l’un très détaillé, l’autre plus synthétique, publiés pendant l’été.  Amandine Saumonneau, coordinatrice depuis plus de 10 ans du réseau, revient sur ces temps d’échange passionnants…

Quelle est la spécificité des musiques du monde en matière d’écologie ?

Amandine Saumonneau : « Evidemment, ce qui saute tout de suite aux yeux, ce sont les artistes venant de l’étranger. C’est notre spécificité. Mais on s’est aperçu que ce n’est pas du tout le poste le plus polluant. Le principal poste d’émission de gaz à effet de serre, c’est la mobilité des publics, et non celle des artistes. Forcément, les artistes qui viennent de loin ont un impact important mais, ce qui nous importait à nous, réseau des musiques du monde, c’était d’aborder la question de l’écologie dans un esprit de justice sociale. On refuse de faire porter le poids de la transition écologique – qui est absolument nécessaire si on veut atteindre les objectifs de l’accord de Paris : – 80 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2035 – à des artistes venant de pays plus pauvres. C’est à nous, les Français, les Occidentaux, de changer nos pratiques, sans cesser de les faire venir et de maintenir cette diversité culturelle sur nos territoires. En revanche, la question de la mobilité des artistes pourrait être mieux pensée. Le premier levier à soulever est celui des visas. On plaide pour des visas de plus longue durée parce que les visas de courte durée obligent les artistes à multiplier les aller-retours. Cela permettrait aussi aux professionnels de programmer ces artistes de façon plus sereine et de repenser les tournées. Ces artistes ne doivent plus venir que pour une date, ni venir pour une tournée qui les fait changer de ville chaque jour. Avec des visas plus longs, on peut prolonger leur séjour dans une ville, leur permettre de donner plusieurs concerts dans un même endroit, de participer à des ateliers, de réduire le nombre de kilomètres à faire entre deux dates… En matière de tournée, on prône l’échange entre programmateurs, la solidarité, plus que la concurrence. »

L’une de vos premières « propositions phares » est de « sortir des logiques événementielles et [de] favoriser les publics de proximité ». Peut-on parler de « décroissance » ?

Amandine Saumonneau : « Je ne sais pas si on peut déjà parler de décroissance… On peut surtout parler de soutenabilité. Un événement va nécessairement polluer ; l’objectif est qu’il pollue le moins possible. On sait que la mobilité des publics représente une part très importante des émissions de gaz à effet de serre. Il faut valoriser les événements à taille humaine. Nous allons discuter avec les institutions pour les encourager à aider les événements de petites jauges et pas uniquement les énormes festivals déjà bien repérés. Les événements plus modestes ont la vertu de réduire les déplacements des spectateurs et de travailler avec des prestataires plus locaux. Ensuite, il reste à traiter l’un des sujets les plus épineux de cette (mini) convention climat : la clause d’exclusivité, cet alinéa dans les contrats qui interdit tout concert de l’artiste à proximité du festival pendant plusieurs mois. De nombreux festivals ne souhaitent pas supprimer cette clause parce qu’ils cherchent des artistes célèbres qui feront une date unique en France. On peut l’entendre pour des artistes renommés mais, pour des artistes émergents, cette clause est aberrante. Elle n’aide personne, ni les tourneurs, ni les artistes, ni les programmateurs. Il faut au minimum l’assouplir, la restreindre ou la recalibrer. C’est là que je reparle de solidarité – et non de concurrence – entre les programmateurs. Il faut accentuer la collaboration avec les collègues à 50, 100 ou 150 kilomètres de chez eux. Je connais des programmateurs en région Nouvelle-Aquitaine ou en Rhône-Alpes qui ne pratiquent pas cette clause d’exclusivité, afin de promouvoir l’émergence artistique. Certains acteurs ont bien compris la problématique de l’hyper-mobilité des publics, d’autres non. Notre travail, à Zone Franche, va être de sensibiliser tous les programmateurs, de les pousser à ralentir. »

Cette (mini) convention a abouti à un ensemble de préconisations très concrètes. Comment allez-vous les mettre en application ?

Amandine Saumonneau : « Nous allons commencer par ce que nous sommes justement en train de faire tous les deux : médiatiser ce rapport. Je vais en parler sur différents événements, notamment lors de notre événement de rentrée, « Franchement ! », qui a lieu à Bordeaux et mêle journées de rencontres professionnelles et concerts. J’en parlerai sur notre stand, de façon ludique et personnalisée, avec, par exemple, un quizz sur l’impact d’une tournée. D’ici à la fin de l’année, la priorité va aller à la question des mobilités douces. Au Rocher de Palmer, la SMAC musiques du monde qui accueille « Franchement ! », il existe une initiative qui s’appelle « Mon concert à vélo ». Les gens qui viennent à vélo sont accueillis avec un rafraichissement, une structure vérifie avec eux l’état de leur deux roues, un parking surveillé leur est dédié et ces spectateurs peuvent participer à un tirage au sort pour gagner des places pour un concert suivant… Ce n’est qu’un exemple mais il montre comment ne pas culpabiliser le spectateur qui vient seul dans sa voiture. Zone Franche va faire du lobbying auprès des institutions pour qu’elles soutiennent les initiatives de ce genre. Il va falloir rabâcher les idées de ce rapport aux décideurs et aider nos adhérents à convaincre tous leurs partenaires locaux. On a notamment un gros travail à faire auprès de la SNCF. Il faut qu’elle devienne le partenaire du monde de la musique, alors que, pour l’instant, elle est plutôt un frein : elle pose notamment des problèmes pour le transport d’instruments. Or l’artiste qui n’a pas le droit d’emporter sa contrebasse dans le train est obligé de louer un camion. Il faut absolument faciliter le transport en commun, sous toutes ses formes. En tout cas, on ne va pas s’arrêter à la publication du résultat de notre convention. »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Zone Franche
Le rapport final de la (mini) convention climat

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