Bilan : 2021, une année pour rien ? Non, bien au contraire…

Quelle étrange année ! En 2021, presque tout a semblé sur le point de basculer mais, à quelques jours du nouvel an, il serait bien difficile de dire ce qui a réellement changé. Année pour rien ? Temps perdu ? Éternel retour à la case départ ? Pas si sûr… En surface, le rapport de la musique et de l’environnement, par exemple, s’est peu modifié. La ministre de la culture a à peine lancé une charte pour le développement durable des festivals. Mais, en profondeur, dans l’ombre, les initiatives se sont multipliées. De nombreux festivals, à l’instar du festival de Thau, ont encore réduit leur empreinte carbone ; des réseaux, tels que Zone Franche, ont formé leurs membres ; des structures associatives se sont dotées de nouveaux outils, comme les scènes nomades et autonomes de Maad 93 ; des tournées se sont effectuées à vélo, notamment autour de Saint-Brieuc. Le plein air a gagné du terrain, que ce soit pour les concerts du Festival des Forêts ou pour les enregistrements de Muddy Gurdy. Nombre de luthiers se sont évertués à « ne prélever que ce que la nature peut donner ». Les premiers disques « vinyles » à 100% recyclables ont été pressés. Outre-Manche, des groupes communiquent (Coldplay) ou s’allient à des scientifiques (Massive Attack), tandis que des labels (y compris les majors) s’engagent à présenter très prochainement un bilan carbone minime.

En parallèle, de nouveaux imaginaires se sont développés, notamment chez les compositeurs d’aujourd’hui. Thierry Pécou s’est inspiré du chant des baleines. Avec son Métallophone, Bastien David s’est rapproché des sons de la nature. Matthew Burtner s’est remis à l’écoute des côtes. Lionel Marchetti a réinventé l’univers sonore des océans. Alex Grillo a glissé des grenouilles dans le gamelan. Alexandre Lévy a reproduit les vibrations des arbres. Tomasz Sroczyński a écrit une symphonie face aux montagnes polonaises. Sylvain Chauveau s’est interrogé sur la décroissance. Et le pionnier Jean-Yves Bosseur a fêté les 40 ans de ses fameuses « Musiques vertes », enregistrées dans le Lubéron en 1981.

Dans le champ des musiques plus improvisées, la flûtiste Naïssam Jalal a conçu le « cri de la terre ». Le guitariste Daniel Bachman a joué le blues de l’anthropocène. Son confrère Chuck Johnson a fait revivre les forêts incendiées de Californie. Et le saxophoniste Matthieu Prual a invité quelques collègues à goûter la « démesure du pas » en traversant les paysages, en se jouant de leur acoustique.

Belle moisson également dans le pré voisin, celui des musiques électroniques. Lion’s drums a réorchestré les chants et le paysage sonore des Kagabas de Colombie. Jon Hopkins a enregistré non loin de là les échos d’une grotte amazonienne pour en tirer des effets psychédéliques. Joakim a provoqué la rencontre d’un grizzly et d’un philosophe sur sa table de mixage. Thomas Tilly s’est intéressé aux orgies sexuelles de grenouilles guyanaises. François Joncour, de son côté, a collaboré avec des spécialistes des écosystèmes marins. Le duo indonésien Bottlesmoker a donné des concerts pour les plantes. Et le collectif DJs for Climate Action a publié, tour à tour, une compilation sur vinyle durable et un beau manifeste.

Des centaines de chansons ont fleuri. Feu! Chatterton a rêvé d’un « Nouveau monde » à l’imparfait. Pomme a chanté pour les bélugas. Gisèle Pape a entonné « Le chant des pistes ». Avec « Renversé », Emily Loizeau a évoqué la culpabilité d’une génération qui va devoir transmettre à la suivante une planète souffrante. Prohom est allé plus loin encore, avec un disque d’un vert très sombre. Et Labotanique a consacré un album entier aux plantes.

En anglais aussi, on a chanté les plantes. C’est en tout cas ce qu’a fait le poète Richard Dawson, lorsqu’il s’est associé à un groupe de hard progressif finlandais. Vrai poète lui aussi, Piers Faccini a publié un album marqué par les changements de notre environnement. Folk encore, avec Doran, un quartet qui a trouvé refuge à Rural Retreat, au cœur des Appalaches. Folk toujours, avec l’Anglais Sam Lee, qui a publié un livre entièrement consacré au rossignol. Folk, enfin, avec Bon Iver, qui, le temps d’une exposition multimédia, s’est converti aux arts plastiques. Sur un versant plus pop, A.M. Higgins a trouvé l’inspiration dans l’Aveyron, Ya Tseen en Alaska, Damon Albarn en Islande et The Weather Station partout où le climat change.

Le reste du monde n’est pas resté muet. Le duo Vaiteani s’est fait l’ambassadeur des îles du Pacifique. Le Sénégalais Omar Pène a fait écrire « climat » en lettres énormes sur la pochette de son nouvel album. Le Warsaw Village Band a chanté les beautés de la Vistule, Sinikka Langeland celle des forêts scandinaves. L’ethnomusicologue Johanni Curtet a rappelé à quel point le chant diphonique s’inscrit dans le paysage sonore mongol. Et le Languedocien Laurent Cavalié a regretté de ne pas pouvoir mieux s’inscrire dans son territoire, s’exclamant « J’aimerais pouvoir vivre de ma musique comme mon maraîcher vit de ses légumes ».

Côté classique, Christian-Pierre La Marca a publié des enregistrements qui dialoguent avec les photos de Yann Arthus-Bertrand. L’exemple de Gustav Mahler a poussé le label Elstir à proposer un disque peu polluant associé au projet « Des enfants et des arbres ». Et deux chercheurs ont enfin identifié l’oiseau qui a inspiré à Antonín Dvořák son Quatuor à cordes n° 12 en fa majeur.

Puisqu’on parle d’oiseaux… L’année s’est terminée par l’entrée fracassante d’un album de chants d’oiseaux parmi les meilleures ventes de disques en Australie. Avant cela, les passionnés en avaient appris plus sur le chant des baleines. Et une étude états-unienne avait confirmé que les sons de la nature soignent.

Au rayon librairie, deux essais ont aiguisé les réflexions des musiciens et mélomanes : « Décarboner la culture » de David Irle, Anaïs Roesch et Samuel Valensi, un livre-graine qui fait fleurir des questions dans l’esprit du lecteur, et « Biopéra » de Sébastien Guèze. Dans un tout autre registre, « La fabrique des pandémies » de Marie-Monique Robin, a rappelé, entre deux informations glaçantes sur les maladies infectieuses émergentes, le rapport entre biodiversité et diversité culturelle. Et, côté petit écran, « Sapiens, et la musique fut », documentaire de Pascal Goblot, a proposé une lumineuse plongée aux origines de la musique.

2021 a aussi été l’année de la disparition de Raymond Murray Schafer. Le chef d’orchestre Léo Warynski, les compositeurs Jean-Yves Bosseur et Bernard Fort et l’artiviste Gilles Malatray ont rendu hommage à l’auteur de « Le paysage sonore : le monde comme musique » décédé le 14 août, à l’âge de 88 ans. Le « World Listening Day » de l’année prochaine lui sera certainement dédié.

En 2021, le Prix Coal est revenu à un artiste qui rêve d’installations sonores pour les animaux, Jérôme Girard. Ce rapprochement entre arts plastiques et arts de l’écoute a certainement ravi les promoteurs des parcs à thème sonores, comme le Kreizenn Ar Son du Trégor, ou les nombreux animateurs qui proposent d’en revenir aux « musiques vertes ».

Finalement, quel a été le son le plus représentatif de cette année ? Il faudra, pour le savoir, continuer de lire ces colonnes, et notamment le prochain article sur les « Sound of the year awards » (« trophées du son de l’année ») organisés par la BBC. Restez en ligne !

Photo : François Mauger
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